Les contes de la valise ou : histoires de folies très ordinaires.
INTRODUCTION : La salle des ventes (1)
J'avais déchiré une quantité de feuilles de papier qui jonchaient le sol
autour de mon fauteuil roulant et seul mon handicap m'empêchait de tourner dans la pièce comme un lion en cage.
Mes doigts étaient gourds à force de serrer le stylo.
Tous mes efforts restaient vains : la panne sèche de l'écrivain
Impossible de trouver l'endroit idéal où situer le lieu du crime de ce polar de bas étage, "littérature de gare" qui me nourrissait cependant depuis bientôt un
demi-siècle, tant bien que mal.
Autant dire que j'avais eu le temps de faire le tour, durant toutes ces années, des multiples endroits potentiels et
très probablement épuisé les ressources de mon imaginaire. Trouver une arme originale, un mobile et un meurtrier crédibles se révélaient déjà un véritable casse-tête...
Mais, le décor sortant de l'ordinaire qui dès la première page happerait le lecteur et le pousserait plus avant,
c'était véritablement mission impossible.
Je désespérais et pestais à haute voix, furieux du retard que provoquait ce blocage.
L'écriture, même médiocre, restait toute ma vie.
Grâce à elle les heures filaient sans peine et j'en oubliais mes soucis, l'âge et la solitude. Cette vie de misère difficilement gérable malgré ma ridicule pension d'invalide.
Je devenais au fil du temps tout ce que j'avais autrefois méprisé : l'archétype même du vieux bonhomme aigri, empli d'amertume et de rancoeur... égoïste et sans coeur.
Je gardais ma pitié pour moi-même et détestais cela aussi. Le mot compassion était depuis longtemps rayé de mon vocabulaire...
Tel était mon état d'esprit lorsque ma cousine Sarah,vieille fille de son état et mon unique parente, frappa à la porte. Femme très pieuse,
elle se faisait un devoir de me rendre visite deux fois par mois environ.
Revenant d'une vente aux enchères, elle me conta son après-midi tout en préparant mon dïner.
Sarah symbolisait à merveille la femme bavarde et cancanière que j'aurais en d'autres temps évitée, mais ses petits plats mijotés m'incitaient à supporter son incessant
caquetage.
Lorsque j'en avais réellement assez entendu, je fermais les yeux et faisais mine de dormir.
Mais ce jour-là, contrairement à l'habitude, je dévorai ses propos car elle venait de m'apporter sur un plateau la pièce manquante du puzzle ; le moteur
de la machine :
ma première page !
Discrètement je me renseignai sur le lieux et dates de ces ventes publiques. Mon intérêt parut la ravir et je crois pouvoir dire que, pour une fois, ma cousine passa un
agréable moment en ma compagnie.
Après son départ, tout en savourant son repas, je réfléchissais à un plan d'action pour pouvoir visiter le plus tôt possible cet endroit inconnu.
Le jour J, je découvris avec stupeur que la chose se révélait plus facile à penser qu'à faire. Je ne sortais plus depuis belle lurette et
l'extérieur m'était devenu étranger. On me livrait mes courses et la concierge s'occupait de mon ménage ainsi que d'autres menus services.
Mes rares déplacements se limitaient aux aller-retours en ambulance lorsque mon état le nécessitait.
Je l'avais désiré ainsi depuis que j'étais cloué dans ce fichu fauteuil :un repli total sur moi-même. Alors demander d'un coup à ce vieux corps endormi qui se décharnait un peu plus chaque jour,
de faire tourner les roues de cet engin diabolique sur le trottoir encombré et trop étroit n'était pas mince affaire.
Contraint par les obstacles à demander le l'aide, je tombai pour finir sur une âme charitable qui me proposa immédiatement de me conduire jusqu'à la salle
des ventes et ce fut un véritable soulagement.
Une fois parvenu à bon port je respirai un grand coup avant d'entrer. D'office je fus assailli par un mélange d'odeurs franchement désagréables : émanations de sueurs, de
moisi, de poussière, d'eau de toilette bon marché et de tabac froid.
Puis dans la pénombre je distinguai les dos : un barrage de dos en fait, à travers lequel il me fallut trouver le courage de m'enfoncer. Lorsqu'enfin j'eus franchi cette
barrière humaine, je pus avoir une vision plus claire du fruit de leur curiosité : quelle déception !!!
ILS ETAIENT VENUS POUR CA !
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